Lecture en cours

Notes de lecture de Daniel Ducharme

Lectures croisées : janiver 2026


Pierre Rivet & Daniel Ducharme | Lectures croisées | 2026-01-31


Daniel Ducharme

Archambault, Gilles. Tu écouteras ta mémoire. Boréal, 2019.

Le sous-titre à ce recueil de nouvelles (nouvelles n'est peut-être pas le mot le plus approprié, mais enfin…) est : Cent très brefs récits. En une page, voire en un paragraphe parfois, l'auteur saisit un moment de vie avec sa plume alerte. Avec une économie de mots, il réussit le tour de force de nous faire ressentir les choses. Il est question de la vieillesse, bien entendu, car l'écrivain est vieux et ne s'en cache pas. Ce n'est peut-être pas de la haute voltige littéraire, mais ces récits s'avèrent agréables à lire. Ne cherchons pas plus loin.

Bouchard, Roxanne. Le murmure des hakapicks. Libre-Expression, 2021

Au départ, ça semblait être un bon roman, recommandé par une amie, d'ailleurs. Mais il s'agit d'un polar, pas d'un roman d'atmosphère. Alors, pourquoi prendre autant de temps avant d'entrer dans l'action ? Mais le décor des Îles-de-la-Madeleine vaut le détour, même si - je l'avoue - je n'ai pas été au bout du voyage. Désolé.

Guilloux, Louis. Le sang noir. Gallimard, c1935

Un écrivain français plutôt méconnu et qui, selon Amélie Nothomb, mérite d'être (re)découvert. L'action se déroule au cours d'une seule et unique journée d'hiver 1917-1918 dans une ville de Bretagne, vraisemblablement à Saint-Brieuc. Le personnage principal, le philosophe et enseignant François Merlin, surnommé Cripure (pour Critique de la raison pure), déambule dans cette ville, ridiculisé par ses certains élèves et ses habitants. D'autres personnages gravitent autour de Cripure, faisant l'objet de récits parallèles. Un roman sombre et grotesque sur lequel je n'arrive pas à me prononcer.

Hochet, Stéphanie. Je ne connais pas ma force. Fayard, 2007

Dans Pacifique, Stéphanie Hochet s'était mise dans la peau d'un kamikaze japonais à la toute fin de la Deuxième Guerre mondiale. Ici, elle incarne un jeune homme de 15 ans, hospitalisé pour un cancer au cerveau, qui développe petit à petit une approche néonazie du monde. Un beau roman… terrifiant !

Hochet, Stéphanie. Pacifique. Rivages, 2020.

Dans Pacifique, l'autrice se met dans la peau d'un jeune kamikaze qui s'apprête à mourir pour le Japon impérial. Nous sommes en 1945, à la toute fin de la guerre qui oppose, entre autres, le Japon aux États-Unis. Isao Kaneda, le pilote de chasse prêt à vivre le plus grand honneur - celui de mourir pour l'Empereur de droit divin -, est saisi par le doute, et par un concours de circonstances, le destin en décide autrement. Un beau roman, au style simple et direct, que j'ai lu en 48 heures. Même si on rapproche parfois cette écrivaine d'Amélie Nothomb, ses romans sont radicalement différents. Mais une certaine profondeur émerge de leurs écrits - plus intimistes dans le cas de Stéphanie Hochet.

Jordan, Robert. La Roue du temps 11 - Le poignard des rêves / traduit de l'anglais par Jean-Claude Mallé. Bragelonne, 2020

Contrairement au tome 10 - Le carrefour du crépuscule (lu en décembre 2025) -, Le poignard des rêves m'a redonné le goût d'aller jusqu'au bout de cette interminable saga de fantasy. Tout se bouscule dans celui-ci, et on sent que la bataille ultime - le Tarmon Gai'don dans l'ancienne langue - approche. Impossible pour moi de vous en faire un résumé : laissez-vous tenter... Le tome 11 est le dernier ouvrage écrit du vivant de Robert Jordan, les trois derniers ayant été par Brandon Sanderson d'après les notes laissées par l'auteur.

Nothomb, Amélie. Journal d'Hirondelle. Albin Michel, 2006

Après une peine d'amour, un coursier comment un suicide sensoriel : il ne ressent plus rien. Alors, il devient tueur à gages pour le compte de la mafia russe. Tout va bien jusqu'à ce qu'il tombe sur le journal d'une jeune fille et, par un étrange concours de circonstances, assiste à la mort d'une hirondelle qui vient s'échouer dans sa chambre en passant par la fenêtre. C'est ce qui constitue l'élément de déclencheur qui donnera une nouvelle direction à sa vie. Un roman léger, ludique, presque un conte, à l'instar de plusieurs romans de l'écrivaine belge.

Nothomb, Amélie. Le Voyage d'hiver. Albin Michel, 2009

Un homme, dans un aéroport, s'apprête à commettre un acte terroriste. Il le fera au nom d'un amour non incarné envers Astrolabe et l'écrivaine autistique dont elle s'occupe : Aliénor Malèze. Drôle de nom… mais moins que le narrateur lui-même qui s'appelle Zoïle. Amélie Nothomb a le chic pour trouver des noms, tout comme elle l'a pour inventer des histoires qui, tout en nous faisant sourir, nous interpellent. Contrairement à Journal d'Hirondelle qui m'a laissé froid, je classe d'emblée Le Voyage d'hiver parmi les bons romans de l'écrivaine belge.

Vernes, Henri. Bob Morane 24 : L'idole verte. Marabout Junior, c1957

Morane et Bill Ballantine pénètrent dans le pays des Jivaros, dans la jungle à la frontière du Brésil et de l'Équateur. Et tout ça pour les beaux yeux d'une jeune femme - Lil Hanson - qui cherche à retrouver son père disparu depuis cinq ans. Un temple perdu, une statuette sacrée, tout ce qu'il faut pour faire un bon Bob Morane.

Bandes dessinées

Istin, Jigourel et Lamontagne. Les Druides. MC Productions, 2005-2016 (Soleil Celtic), 9 vol.

Une magnifique série graphique qui même histoire et fiction sur l'extinction des Druides entre les IVe et VIe siècles. Seule l'écriture assurera la transmission de cette culture. De la cruauté, des combats, mais un tragique assez réaliste de ceux qui ne peuvent que disparaître dans le rouleau compresseur des civilisations dites avancées.


Pierre Rivet

Archambault, Gilles. Puis je serai seul. Boréal, 2026

Chaque année on retrouve le Beaujolais nouveau. Maintenant, nous avons aussi l’Archambault nouveau. Je ne m’en plains pas car j’aime bien retrouvé le style et la voix de Gilles Archambault, comme on retrouve un ami ou un oncle, une ou deux fois par année, pour prendre de ses nouvelles. Son livre de l’année, Puis je serai seul, est de la même eau que les précédents : lucide, légèrement mélancolique, d’un désespoir… courtois. De petits textes, entre le récit, le billet d’humeur, la micro-nouvelle, qui s’enchaînent pour créer une atmosphère. Il ne s’agit pas d’un chef-d’œuvre, et l’auteur est le premier à en convenir, mais on sent qu’Archambault ressent le besoin d’écrire et qu’il y prend plaisir. En plus, je subodore qu’il s’amuse du fait que son éditeur n’aurait pas l’idée de lui refuser une publication ! Alors, on le lit, avec plaisir, en se demandant si c’est son dernier livre ou si on le retrouvera l’année prochaine.

Frankopan, Peter. Les nouvelles routes de la soie : L’émergence d’un nouveau monde. Champs/Histoire, c2018, 2020

Est-ce une suite, ou une conclusion, de son superbe livre Les routes de la soie (commenté en octobre 2025) ? Une suite, car il s’attarde aux événements arrivés après 2015 dans la même configuration géographique, mais pas une conclusion car la suite reste ouverte. Si il est préférable, et même nécessaire, d’avoir lu Les routes de la soie pour comprendre plus facilement ce livre, je dirais, qu’à l’inverse, il n’est pas nécessaire de lire cette « suite » pour bien profiter du premier. Je dois dire que j’ai moins aimé Les nouvelles routes de la soie que Les routes de la soie. J’ai trouvé ce livre moins convaincant que le premier, plus touffu, moins cohérent, comme si l’auteur l’avait écrit dans l’urgence. Peut-être que, étant historien, Peter Frankopan est moins à l’aise dans l’analyse géopolitique et économique du présent, sans la distance que procure l’analyse historique, et sans doute sans le même accès aux documents importants. Mais il demeure tout de même intéressant à lire car, comme l’écrit l’auteur dans les dernières pages de ce livre : « Le défi que doit relever l’historien ou l’observateur des affaires contemporaines est de distinguer l’ensemble du tableau. Repérer les connexions, relier les points épars ouvre à une meilleure compréhension de ce qui se passe autour de nous et donne au surplus un point de vue plus exact. Une fois mise en place les pièces du puzzle géopolitique, on perçoit mieux les fragilités et les dangers, tout comme les chances de coopération et de collaboration: l’on est mieux à même de décider. »

Gagné, Learry. L’antiwokisme en débat : Liberté d’expression et liberté académique. Éditions de la rue Dorion, 2024

Learry Gagné (drôle de prénom), philosophe spécialisé dans l’épistémologie des sciences sociales, étudie de près le mouvement antiwoke, particulièrement sa filière « intellectuelle », spécialement par le biais de deux thèmes : la liberté d’expression et la liberté académique. Son essai n’est pas un pamphlet pour nous prévenir d’un quelconque danger, mais plutôt une analyse, sans panique, mais pointilleuse, et avec une pointe d’humour, qui recadre les discours médiatiques et intellectuels des antipodes au Québec (et ailleurs) sur la liberté d’expression et la liberté universitaire. Parce que, des fois, il faut dégonfler certaines « ballounes » qui ne sont effectivement que du vent.

Guillaume-Dufour, Frédérick. Entre peuple et élite, le populisme de droite. Les Presses de l’Université de Montréal/Le Monde en poche, 2021.

Petit livre d’une soixantaine de pages, écrit par un professeur de sociologie politique à l’UQAM, ce livre tient plus de l’article de revue spécialisé que du publication grand public. Mais il a le mérite de bien décrire le phénomène du populisme. Même si les chercheurs ne s’entendent pas sur l’articulation du populisme avec d’autres phénomènes politiques - autoritarisme, nationalisme ou fascisme -, plusieurs conviennent qu’il est en vogue en particulier dans des milieux non pas nécessairement moins fortunés, mais certainement moins éduqués, en région plutôt qu’en milieu urbain et chez les hommes plutôt que chez les femmes. Enfin, cette idéologie semble mettre en scène une opposition d’ordre moral entre « le peuple » et « les élites » et dévalorise, à gauche comme à droite, l’expertise au profit de la revendication d’un accès spontané à une vérité fortement dérivée des émotions, de l’intuition et du ressenti. Lecture rapide et intéressante.

Herling, Gustaw. Journal écrit la nuit (1971-1987), précédé de Feuilles des anciens journaux. Gallimard/L’Arpenteur, 1989.

Mon favori du mois. Premièrement, qui est Gustaw Herling ? De son vrai nom Gustaw Herling-Grudzinsky, il est un écrivain, essayiste, journaliste, critique littéraire polonais, né à Kielce, en Pologne, en 1919, et mort à Naples, en Italie, en 2000. Il est considéré comme l’un des plus grand écrivain polonais de la seconde moitié du XXème siècle, surtout connu pour ses mémoires de l’internement dans un Goulag, Un monde à part publié en 1951. Ce récit fut le premier témoignage jamais paru sur l’univers concentrationnaire soviétique. En octobre 1939, après la défaite de l’armée polonaise, il participe à la fondation d’un des premiers groupe de résistance à l’envahisseur allemand à Varsovie. En novembre de la même année, il est envoyé en Occident par la résistance. Pour s’y rendre il doit passer par les territoires occupés par les Soviétiques où il est arrêté par la NKVD et envoyé dans des camps. En 1941, il est libéré et peut rejoindre l’armée polonaise en formation en Union Soviétique. Avec cette armée il passe, en 1942, en Iran, puis en Palestine, et fait la campagne d’Italie où il participe à la bataille de Monte Çassino. Pour ses faits d’arme, il est décoré de la plus haute distinction de l’armée polonaise. Après la guerre, ne pouvant retourner en Pologne, il s’installe en Italie, d’abord à Rome, puis à Naples.Il épouse la fille du philosophe italien Benedetto Croce, et participe à plusieurs revues, dont la revue Kultura, qui est la plus importante revue littéraire et politique de la dissidence polonaise. Voilà pour l’auteur, parlons maintenant de son journal. Son Journal écrit la nuit, qui va de 1971 à 1987, est un journal particulier car il est sans ouverture sur l’intimité, et sans narcissisme. Plutôt des réflexions sur des événements et des faits divers, des commentaires de propos lus ou entendus, des réactions à l’actualité, ou des échappées dans l’imaginaire. Il y est beaucoup question de l’Italie d’après-guerre, de la Pologne bien sûr, ainsi que de l’Union Soviétique et de la dissidence face au totalitarisme, mais aussi d’art, de religion, et bien sûr de littérature. J’ai adoré ce journal, particulièrement son écriture, sobre, juste, et je dois féliciter en très autre la traductrice, Thérèse Douchy, pour son excellent travail de traduction du polonais au français. J’espère lire bientôt le second volume de son journal, Les perles de Vermeer, journal écrit la nuit, 1986-1992.


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