Lecture en cours

Notes de lecture de Daniel Ducharme

Lectures croisées : mars 2026


Pierre Rivet & Daniel Ducharme | Lectures croisées | 2026-03-31


Daniel Ducharme

Amigorena, Santiago H. Une jeunesse aphone : les premiers arrangements. P.O.L., 2000.

Au début des années 2000, j'ai lu - et même rédigé un compte rendu de lecture - Une enfance laconique de cet écrivain. Cette lecture m'avait enchanté. Près de vingt ans plus tard, l'envie m'a pris de poursuivre cette lecture, car il s'agit d'un cycle auto-fictionnel qui compte trois tomes : Une enfance laconique (1998), Une jeunesse aphone : les premiers arrangements (2000) et Une adolescence taciturne : le second exil (2002). Le style de ce Français d'origine argentine s'avère très particulier : des phrases longues, souvent alambiquées, d'une complexité rare, surchargées de digressions (entre tirets) et de précisons (entre parenthèses), le tout souvent compactées dans des paragraphes interminables… Ce texte, "du seul écrivain qui n'a jamais voulu écrire", est magnifique. Ici, Amigorena décrit l'année scolaire de 1972 à Montevideo (Urugay), juste avant son second exil (France), alors qu'il commence à fréquenter des filles avec ses amis - tous impubères. C'est l'âge des personnages du Bout de l'île : douze ans, soit les premiers amours avant l'éveil de la sexualité. À lire… même si je reconnais que ce n'est pas pour tout le monde.

Amigorena, Santiago H. Une adolescence taciturne : le second exil. P.O.L., 2002

Voici le troisième volet des mémoires - que je qualifierais plutôt d'autofiction - de cet écrivain hors norme, scénariste, cinéaste et producteur aussi. Après le premier exil en Uruguay (Une jeunesse aphone), qui va de l'âge de sept ans douze ans, l'âge de l'impuberté comme l'écrit l'auteur, voici le second exil à Paris où la famille est venue se réfugier, fuyant la dictature militaire. Contrairement au premier exil, celui-ci est douloureux, car en plus de faire l'apprentissage d'un pays nordique, d'une langue, d'un milieu, le narrateur doit aussi apprendre à vivre dans le dénuement, avec des parents séparés. Cet ouvrage pullule de réflexion sur l'exil, et l'auteur le fait de façon magistrale. Le passage de l'impuberté à la puberté vaut le détour. Un ouvrage inclassable dont les influences proustiennes sont manifestes.

Arcand, Denys. Euchariste Moison. Leméac, 2013

Une fois n'est pas coutume, voici le quatrième de couverture : "Orphelin à cinq ans, adopté par son oncle dont il héritera la ferme, ce progressiste conservateur voit les saisons de sa vie tomber de Charybde en Scylla. Né pour la malchance, il finira ses jours chez l'un de ses fils, en Nouvelle-Angleterre, gardien de nuit dans un garage, après avoir été ruiné et dépossédé, dévoré en quelque sorte par l'Empire américain." Avec ce roman succinct (plutôt une novella, en fait), le cinéaste s'amuse à écrire la suite de Trente arpents, célèbre roman du terroir de Paul Ringuet (1938), un texte obligatoire à l'école dans mon temps… mais que je n'ai jamais réussi à lire jusqu'au bout. J'avoue que ce roman court ne manque pas d'intérêt, bien qu'il se lise en une soirée.

Archambault, Gilles. Les années s'écoulent lentes et légères. Leméac, 2025

Parfois, j'ai l'impression que cet auteur se bonifie avec le temps… Ce recueil l'emporte aisément sur celui - Tu écouteras ta mémoire (2019) - que j'ai lu en janvier. Ses sujets de prédilection changent peu, toutefois. Il est question de la vieillesse, de la mort, de la vanité des écrivains, dont certains croient dur comme fer que leurs écrits leur survivront. Il écrit : "Une vie qui s'achève est toujours ratée de toute façon." C'est tout ce qu'on peut espérer rendu à un certain âge : que les années s'écoulent lentes et légères… D'ailleurs, assez étrangement, la nouvelle la plus longue - et la plus consistante - du recueil s'intitule justement Lentes et légères, et le vieillard dont il est question n'est pas sans rappeler l'auteur lui-même…

Désautels, Michel. Parfum de craquias. Boréal, 2025

Animateur bien connu à la radio de Radio-Canada, Michel Désautels nous offre ses souvenirs d'enfance dans un quartier mal défini, quelque part entre Rosemont et Saint-Michel, autour du parc Bélair. Dans ces souvenirs, il fait souvent appel au sens olfactif pour réveiller sa mémoire endormie. Ce n'est pas désagréable à lire, mais pas passionnant non plus. On aurait voulu en savoir davantage sur sa famille, car il s'agit d'un vrai transfuge de classe, comme plusieurs d'entre nous. L'originalité du récit repose essentiellement sur l'odorat comme catalyseur de souvenirs.

Jordan, Robert et Brandon Sanderson. La Roue du temps 13 - Les tours de minuit / traduit de l'anglais par Jean-Claude Mallé. Bragelonne, 2022

Avec cet avant-dernier volume de cette suite romanesque qui en compte quatorze (vingt-huit en format simple), Brandon Sanderson, à partir des notes laissées par Robert Jordan, prépare le lecteur a accueillir l'Ultime Bataille - le Tarmon Gai'don - contre le Ténébreux, bataille décisive pour l'avenir de l'humanité. Mais pour unir toutes les forces en présence, Rand - le Dragon réincarné - a du fil à retordre, car les obstacles se multiplient sur son parcours. Luttes de pouvoir, division chez les Asha'Mans, les Seanchaniens, etc. Tout au long de cette lecture, on sent la tension monter vers le point culminant de cette œuvre colossale. J'arrive au bout d'un peu plus d'une année de lecture. En avril pour la fin de cette histoire.

Manoukian, André. Sur les routes de la musique. Harper-Collins & France Inter, 2001

Il ne s'agit pas d'un livre d'histoire de la musique (on y parle assez peu des compositeurs), mais un ouvrage de vulgarisation que je qualifierais d'anthropologie musicale. Composé d'un ensemble de textes courts, l'auteur décrit l'émergence de la musique dans le monde depuis la haute antiquité, voire les temps préhistoriques. Ici nous sommes davantage dans l'anecdote que dans la dissertation savante. Un ouvrage agréable à lire. Sans plus.

Nothomb, Amélie. Péplum. Albin Michel, 1996

À l'instar de Hygiène de l'assassin, ce roman est construit sur un long dialogue, en l'occurrence celui entre une écrivaine du 21e siècle et Celsius, un homme du 25e siècle. Cet homme du futur l'a enlevée pour éviter qu'elle diffuse son hypothèse - pourtant farfelue - sur la destruction de Pompéi en l'an 87 de notre ère. Un dialogue improbable, assez spirituel, mais qui m'a ennuyé, je l'avoue. Je préfère ses romans plus récents.


Pierre Rivet

Archambault, Gilles. Doux dément. Boréal, 2015

Un écrivain octogénaire, qui a perdu sa femme il y a quelques années, et qui ne s’en est pas encore remis, voit sa vie chamboulée par l’arrivée d’une nouvelle voisine qui a la moitié de son âge. Le personnage de l’écrivain se nomme Gilles Archambault, il a écrit plusieurs livres, dont Les pins parasols, et a animé, à la radio, une émission sur le jazz, musique dont il est passionné. Mais n’oublions pas que c’est un roman, une fiction, pas des mémoires, même si certains noms d’écrivains peuvent vous être familiers. Peut-être pas autobiographique mais du Gilles Archambault pur jus, et de la meilleure cuvée!

Asselin, Pierre-Marc, Bérard, Cassie, Chen, Dédé, Côté-Perras, Alexandre. Conditions policières. Somme toute/Les littératures, 2026

La littérature est-elle capable de mettre en fiction la réalité policière ordinaire pour s’approcher au plus près de ce qui est en jeu, sur les plans social et existentiel, dans cet univers ? C’est le défi que tentent de relever Cassie Bérard, professeure de création littéraire à l’UQAM, et son équipe d’étudiants en recherche-création. Ils ont interrogé de nombreux policiers et policières au sujet de leur rôle et de leurs états d’âme avant de se livrer à la rédaction de nouvelles littéraires « à mi-chemin entre fiction et non-fiction ». Il s’agissait de savoir comment les policiers vivent et racontent leur propre expérience, de prendre le pouls du « terrain réel », avant de se servir de la fiction « pour parler au plus près de la vérité ». La démarche est audacieuse et intéressante, mais malheureusement les « conditions » ne devaient pas être réunies car la rencontre n’a donné lieu qu’à quelques textes très inégaux, dont aucun n’a retenu mon attention.

Ducange, Jean-Numa. Marx à la plage. Le Capital dans un transat. Dunod, 2019. Livre numérique. 192 pages.

C’est entre 16 et 17 ans, avant d’entré au cégep, ou entre deux sessions, sous l’influence de mon cousin Gilles, que l’adolescent très idéaliste que j’étais, a débuté sa lecture de Marx. En peu de temps j’avais lu : Le manifeste du Parti Communiste, L’idéologie allemande, Les thèses sur Feuerbach, Les manuscrits de 1844, La Sainte Famille, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, La Guerre civile en France, Les luttes de classes en France, Misère de la philosophie, et d’Engel, L’Anti-Dürhing, Socialisme utopique et socialisme scientifique, L’origine de la famille, de la propriété privé et de l’État, et sans doute d’autres que j’ai oubliés (oui j’avais beaucoup de temps libre à l’époque, n’étant pas obligé de travailler). Ce petit livre, d’une collection populaire basée sur des émissions de la radio française, me permet rapidement et facilement, de me remettre en mémoire des choses que je savais déjà.

Han, Byung-Chul. Dans la nuée. Réflexions sur le numérique. Actes Sud, 2015. Livre numérique

Philosophe allemand, d’origine sud-coréenne, et spécialiste d’Heidegger, chaque livre de Byung-Chul Han est intéressant. Cette réflexion sur le numérique ne fait pas exception.Il pratique une philosophie en prise directe sur le réel immédiat. Il se penche ici, en une réflexion aussi éclairante que rigoureuse, sur notre mode de vie actuel, imprégné peut-être plus encore que nous ne l’imaginons de numérique, de virtuel et d’une “communication dépourvue de regards”. Un livre majeur pour “penser” nos vies enivrées des potentialités du numérique sans que l’on mesure les risques qu’elles soulèvent.

Han, Byung-Chul. La disparition des rituels. Pour une topologie du temps présent. Actes Sud, 2025

4ème de couverture: « Rituel » semble devenu un mot incongru, désignant un conformisme et un formalisme vides. Pourtant, la structure quasi immuable et répétitive des rituels, leur attention aux gestes leur confèrent un pouvoir symbolique profondément unificateur, une fonction sociale stabilisatrice. Les rituels construisent un rapport au monde, et ce faisant créent ce que Byung-Chul Han appelle « une communauté sans communication », c'est-à-dire « une communauté en résonance capable de trouver une harmonie et un rythme commun ». À cette communauté humaine, Han oppose « la communication sans communauté », qui érode le sentiment du collectif et expose les individus à l'exploitation par la psychopolitique néolibérale. La disparition des rituels, dont Byung-Chul Han esquisse une généalogie, accélère le processus de désocialisation de l'homme. Les rituels aident l'homme à s'orienter dans le monde et rendent celui-ci habitable. « Ils transforment l'être-dans-le-monde en un être-à-la-maison. Ils font du monde un lieu fiable, ils sont dans le temps ce qu'un logement est dans l'espace, ils rendent le temps habitable. Mieux, ils le rendent praticable comme une maison. » Le rituel est la maison de l'homme. » Comme tout les livres de ce philosophe, les chapitres sont assez courts, le texte concentré où tout les mots comptent.

Le Gall, Jean. Dernières nouvelles de Rome et de l’existence. Gallimard, 2025. 188 pages.

Rome, 1969. En plein discours d'investiture, Nicola Palumbo, grand espoir d'un parti communiste dissident, quitte la politique pour aller à la rencontre de l'homme moyen. Il devient vendeur de canapés, ce qui lui permet d'observer à souhait le genre humain. Un roman à la fois ironique, philosophique, mélancolique d’une certaine Italie des années 60-70, avec son cinéma, sa littérature, juste avant les années de plomb qui s’annoncent. Avec une pensée qui revient comme un leitmotiv : « À trop vouloir démontrer l'inexistence de Dieu, l'homme n'a pas vu la sienne. Il y a là de quoi écrire des milliers de livres. ».

Neveu-Villeneuve, Maude. Les différences invisibles. TDAH, douane ou HPI, autisme…Vivre avec un cerveau neuro divergent ça ressemble à quoi ? Écosociété/Radar, 2025. 159 pages.

Un petit livre, presqu’un guide, qui explique bien le vécu et les difficultés qu’éprouvent les gens qui ont ces « différences invisibles ». Cela peut nous aider à agir face à ces personnes, car on fini toujours, tôt ou tard, par en croiser une. Cela nous permet aussi de constater qu’on a tous un petit côté TED…

Pajak, Frédéric. Nietzsche au piano. Les Éditions Noir sur blanc, 2024. 90 pages.

4ᵉ de couverture : « On ne l'a pas assez dit : Friedrich Nietzsche était un excellent pianiste, doué pour l'improvisation. Il a composé lui-même des lieder, des sonates et des poèmes symphoniques. Pour lui, la vie ne se justifiait qu'en tant que phénomène esthétique. Mais qu'est-ce que l'esthétique, dans sa bouche ? - La musique. Il se déclare musicien avant tout, et c'est parce qu'il est musicien qu'il peut se dire philosophe. À ses yeux, la musique salvatrice n'est plus la grande musique allemande, celle de Bach ou de Beethoven, qu'il admire ; ce n'est surtout pas la musique de Wagner, qu'il a fini par exécrer. Non, cette musique d'avenir se veut méditerranéenne ; elle n'est pas à chercher dans des partitions futures, mais dans les anciens choeurs antiques et dionysiaques - dont toute trace est disparue. L'utopie de Nietzsche semble extravagante ; lui-même ne pouvait que s'y perdre. Néanmoins, il est bon de se remémorer son combat héroïque contre le wagnérisme et le nihilisme, et combien ce combat lui a coûté, au terme d'une vie émouvante et tragique. » Court livre, assez vite lu. Je n’y ai pas appris grand chose sinon que encore du mal avec ce philosophe (pour moi plus écrivain que philosophe) auquel on peut faire dire n’importe quoi et son contraire.

Rivard, Yvon. La mort, la vie toujours recommencée. Essai sur l’au-delà de la violence. Leméac/Phares, 2025

Ce livre est en fait la réunion dans un même ouvrage, sous le thème un peu alambiqué de l’au-delà de la violence, de plusieurs textes d’Yvon Rivard (préfaces, lettres au Devoir, articles, etc.) parus sous différents supports. Forcément, mon intérêt variait en fonction des textes, mais dans l’ensemble je me dois de souligner l’humanisme de l’auteur, et son amour de la littérature et particulièrement de la poésie.

Vuillard, Éric. Les orphelins. Une histoire de Billy the Kid. Actes Sud/Un endroit où aller, 2026. 112 pages.

J’aime bien Éric Vuillard dont j’ai lu tout les livres, sauf un ou deux peut-être. Ses livres nous font découvrir, de façon, je dirais, impressionniste, des pages d’histoires qui concernent souvent des situations scandaleuses (répressions de révoltes paysannes, guerres coloniales, montée du nazisme, etc.). Dans celui-ci, l’auteur part de la vie de Billy the Kid, personnage bien connu de l’histoire du Farwest, mainte fois représentés dans des livres, films, bandes dessinées, et même dans un ballet composé par Aaron Copland (!), pour nous sensibiliser à la violence et l’inégalité dont fût empreinte l’accumulation d’un capital inhérent à la formation de la société américaine. Billy, comme pleins d’autres orphelins, cowboys, hommes de main, etc., recherche désespérément sa place dans un monde en pleine mutation et qui n’a que faire de perdants comme lui.


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